Naufrage de Vincent Delecroix

Basé sur une histoire vraie, Vincent Delecroix nous propose une fiction. Une embarcation de migrants, qui devait traverser la Manche en partant de Calais pour l’Angleterre, menace de couler. L’un de ses passagers appellent les secours et tombent sur un officier femme de la marine nationale côté France, en poste de surveillance cette nuit-là. Rejetant la responsabilité des secours à l’Angleterre, elle ne va pas intervenir pour envoyer un patrouilleur mais va promettre à tort à cet homme que les secours arrivent. Au final, ni l’Angleterre, ni la France ne vont les secourir : résultat, 27 personnes vont y perdre la vie. La gendarmerie va enquêter sur les circonstances de ce drame : parmi tous les éléments récoltés, l’enregistrement des communications des agents présents cette nuit-là va mettre en doute la parole de cette femme officier. Elle va tenter de se justifier. Tout le roman est donc un monologue de cette femme qui répond à la gendarmerie, gendarmerie qui se rend compte rapidement que cette femme a des convictions problématiques pour tenir un poste tel que le sien.

Le parti pris de l’auteur de relater la vision de cette femme, est singulier. Les toutes premières phrases donnent un aperçu rapide de sa pensée. La justification de l’officier est atterrante mais en un certain sens intéressant : en tant qu’officier de la marine nationale, elle se doit d’être professionnelle et elle ne peut l’être sans états d’âme, sans avoir à « imaginer » ce qui a poussé ces migrants à se lancer dans la traversée de la Manche, pour se détacher de ces drames personnels, pour pouvoir mieux prendre des décisions « à froid ». Les arguments de l’officier sont complexes et c’est dans ce mélange d’arguments que l’ambiance devient de plus en plus gênante. Ce détachement malgré le drame auquel elle a assisté, est marquant. Détachement qu’elle brandit en tant que professionnelle alors qu’en réalité, elle ne pense qu’à l’appel de ces migrants, l’appelant et réclamant son secours. de longues pages poussent toujours plus loin les justifications. C’est comme si elle cherchait finalement à se convaincre elle-même qu’elle n’y est pour rien, qu’elle n’aurait rien pu faire de plus. Mention spéciale au chapitre consacré à ces migrants, chapitre au cours duquel l’auteur nous fait vivre le naufrage, comme si nous le vivions de l’intérieur.

Résumé éditeur

« On aurait voulu que je dise, je le sais bien, on aurait voulu que je dise : Tu ne mourras pas, je te sauverai. Et ce n’était pas parce que je l’aurais sauvé en effet, pas parce que j’aurais fait mon métier et que j’aurais fait ce qu’il fallait : envoyer les secours. Pas parce que j’aurais fait ce qu’on doit faire. On aurait voulu que je le dise, au moins le dire, seulement le dire.
Mais moi j’ai dit : Tu ne seras pas sauvé. »
En novembre 2021, le naufrage d’un bateau de migrants dans la Manche a causé la mort de vingt-sept personnes. Malgré leurs nombreux appels à l’aide, le centre de surveillance n’a pas envoyé les secours.
Inspiré de ce fait réel, le roman de Vincent Delecroix, œuvre de pure fiction, pose la question du mal et celle de la responsabilité collective, en imaginant le portrait d’une opératrice du centre qui, elle aussi, aura peut-être fait naufrage cette nuit-là. Personne ne sera sauvé, et pourtant la littérature permet de donner un visage et une chair à toutes les figures de l’humanité.

Éditions : Gallimard

Nombre de pages : 144 pages

Date de publication : 17/08/2023


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